VRIZ Georges Dessins et Peintures La Divine Comédie

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Par "lungo studio e grande amore"

Dante, écrivait Ossip Mandelstam, "n'oublie jamais l'origine des choses".

Bois, Pastel, Papier : de tous les illustrateurs de La Divine Comédie, Georges VRIZ est probablement par la présence de ces matières du monde dans sa technique même, le plus proche de l'écritoire de Dante, pour qui la plume est "petit morceau de la chair d'un oiseau". Corps d'oiseau pour la plume, arbre pour le bois et le papier, plante changée en pâte pour le pastel...

Georges VRIZ est lié à Dante comme Dante à Virgile : par "lungo studio e grande amor" . Et c'est ce lien qui donne à son interprétation une grande liberté, liberté qui est en même temps fidélité et rigueur.

Les images de cet Enfer-ci s'inscrivent dans un carré, celles du Purgatoire dans un triangle, et celles du Paradis dan un cercle. 

Ceci répond de façon précise à la géométrie dantesque. Le carré est forme "normale" du tableau. Il autorise une représentation équilibrée du mal de l'univers. Le triangle est le 3 - le chiffre même de Dante, celui sur lequel est construite la Comédie - figure ascensionnelle, forme même de la montagne du Purgatoire. Le Paradis est un cercle - figure parfaite et forme des sphères célestes.

A l'intérieur de ce cadre, la narration picturale se développe avec des constantes et des variantes significatives. La figure de Dante, telle qu'elle apparaît dès le premier chant, est presque toujours debout et vêtue de rouge, comme le propose la tradition iconographique depuis les miniatures médiévales. Et, dans ce premier chant de l'Enfer, le personnage narrateur se dresse (mais nous ne discernons pas son visage) devant une masse obscure, qui est la forêt sauvage, la forêt de la perdition. Cette forêt remplace ici l'image de la ville de Florence, telle qu'on peut la voir exactement dans la même position par rapport au poète, dans la célèbres fresque de Doninico di Michelino.

Le rouge de la robe disparaît au Paradis, où le voyageur Dante est tout à coup tout vêtu de noir. Mais plus que d'un vêtement il s'agit d'une sorte de substance corporelle -telle une tâche d'encre aux bords qui s'effrangent- effet de la vitesse, ou annonce de l'effacement final... Et a raideur verticale de la figure debout est remplacée alors par une mobilité continue, gestes de danse et d'émerveillement... Dans les deux premières parties du poème, l'immobilité de la réflexion se traduit exceptionnellement, au chant XVIII du Purgatoire, par la posture assise, lorsque Virgile explique à Dante la nature de l'Amour. Dans le Paradis, les éclaircissements théologiques donnés par Béatrice n'interrompent plus désormais l'ascension de sphère en sphère vers la vision finale.

Il arrive parfois, dans ces images, que Dante disparaisse, sur le bord des spectacles qu'il regarde et traverse, laissant alors que ces spectacles envahissent tout le champ, communiquant aussitôt la notion de la dimension gigantesque. Les figures remplissent tout l'espace, le spectateur s'identifie désormais à ce regard qui le guide, dans lequel il est entré.

La figure de Virgile (ici l'interprétation de Georges VRIZ est différente de toutes les interprétations précédentes) n'est pas semblable à celle de Dante, vêtu seulement de bleue au lieu du rouge. Ici Virgile est une ombre blanche (et l'une des illustrations a pour objet les paroles du poète latin désignant là-bas sur la terre le lieu où son corps repose). L'interprétation se révèle de nouveau à la fois exacte et hardie. Par ailleurs Virgile apparaît nettement plus grand que son disciple. Or c'est en général Béatrice seule qui est représentée plus grande que Dante, afin de signifier sa plus riche science théologique. Georges VRIZ choisit une lecture un peu différente. Ce n'est pas seulement la théologie qui fait grandir, mais encore la connaissance des choses, et celle de la poésie.

Le Paradis de Georges VRIZ est le plus inventif, le plus innovateur... tracés abstraits dans les sphères merveilleuses, envols, disparitions. Nous sommes au coeur de la vision, là où la vision s'efface...

Jacqueline RISSET.
Écrivain et traductrice de le Divine Comédie